Muñoa: "Pourquoi l´ETA a tué la paix"
Claude Weill. Par José Maria Munoa*L"attentat du 30 décembre à l"aéroport de Madrid va-t-il de nouveau plonger l"Espagne dans le cycle infernal de la violence et de la répression ? par José Maria Munoa
Le Nouvel Observateur. - Votre réaction au lendemain de l"attentat meurtrier de l"aéroport de Madrid-Barajas, neuf mois après l"annonce par l"ETA d"un « cessez-le-feu permanent » ?
José Maria Munoa. - Une énorme déception et un profond dégoût.
N. O. - Un tel drame n"était-il pas à redouter dès lors que le processus de paix était manifestement ensablé et que, dans le même temps, divers indices montraient que l"ETA était en train dereconstituer sa puissance de frappe - vols de voitures en France, vol en octobre, à Vauvert (Gard), de 350 pistolets ?
J. M. Munoa. - Personne ne s"attendait à cela. Cet attentat a été une énorme surprise pour tout le monde. Pour nous. Pour José Luis Zapatero qui, sinon, ne se serait pas risqué à déclarer, la veille de l"explosion : « La situation est meilleure qu"il y a un an et, dans un an, elle sera meilleure qu"aujourd"hui. » Et aussi pour les dirigeants de Batasuna qui, si nous sommes bien informés, n"étaient au courant de rien.
N. O. - Comment expliquez-vous ce revirement de l"ETA ?
J. M. Munoa. - Pour moi, l"explication la plus probable, c"est que l"ETA a eu peur. Qu"il a été pris de vertige devant la perspective de sa mort politique. Il s"est rendu compte qu"en disparaissant comme organisation clandestine pour entrer dans le jeu démocratique - où il ne pèserait guère que 10% à 15% des voix -, il lui faudrait renoncer à sa radicalité, à l"objectif d"un grand Pays basque indépendant incluant la Navarre et le Pays basque français, etc. Au fond, l"ETA n"accepte plus la déclaration d"Anoeta, en novembre 2004, par laquelle Batasuna reconnaissait que la politique ne doit se faire ni dans la rue ni par la violence mais dans le cadre des institutions.
N. O. - Pour certains, l"attentat serait la conséquence d"un désaccord entre le leader historique de l"ETA, Josu Ternera, partisan de l"abandon de la lutte armée, et le chef de l"appareil militaire, surnommé « Txeroki ». La fraction la plus radicale aurait décidé de saboter le processus de paix...
J. M. Munoa. - Je ne crois guère à cette hypothèse. Il y a toujours eu des fractions ou des rivalités personnelles au sein de l"ETA, mais une fois qu"une décision est prise, c"est l"ensemble de l"ETA qui l"assume. Et c"est bien l"ETA, collectivement, qui a décidé de faire voler en éclats le processus de paix. Ce qui me fait redouter le pire pour l"avenir. Car c"est la première fois, il faut le souligner, que l"organisation commet un attentat sans avoir annoncé auparavant la rupture de la trêve. Théoriquement, je le rappelle, le cessez-le-feu décrété en mars est toujours en vigueur. Si c"est là le cas que les gens de l"ETA font de leurs propres engagements, quel crédit pourra-t-on leur accorder demain ?
N. O. - Pour vous, le gouvernement socialiste a-t-il une part de responsabilité dans cet échec ? Aurait-il dû se montrer plus souple dans la discussion ?
J. M. Munoa. - Quand il y a un échec, c"est que tout le monde a commis des erreurs. Je ne veux pas polémiquer. Ce n"est pas au moment où le terrorisme frappe à nouveau que nous allons commencer à nous jeter la pierre entre partis démocratiques. Le seul responsable du drame de Barajas et de la mort de ces deux malheureux Equatoriens, c"est l"ETA. Cela étant dit, je m"interroge : de quoi ont parlé les socialistes et Batasuna au cours des deux ans de discussions qui ont précédé le cessez-le-feu ? Ont-ils été assez clairs, assez précis sur les deux points dont on savait qu"ils étaient les clefs permettant d"enclencher le processus : la politique pénitentiaire (autrement dit le rapprochement des prisonniers) et l"application de la loi sur les partis, c"est-à-dire la relégalisation de Batasuna, aujourd"hui interdit ? Je me pose la question car, sur ces deux sujets, je constate qu"en neuf mois il n"y a eu aucune avancée visible. Mais il faudrait parler aussi du rôle qu"ont joué certains juges, manifestement sous l"influence du Parti populaire, en multipliant les poursuites contre les responsables de Batasuna et même contre les dirigeants du PS et du Parti national basque qui les rencontraient.
N. O. - Et maintenant ? On repart de zéro avec un Zapatero affaibli et un Parti populaire qui triomphe sur l"air de « Je l"avais bien dit ! » ?
J. M. Munoa. - Pas tout à fait de zéro. Nous allons chercher à intensifier les discussions qui se sont engagées entre les partis démocratiques. Nous voudrions que le Parti populaire y contribue et n"essaie pas de tirer profit de l"attentat.
N. O. - Reste que le processus de paix est bel et bien mort et enterré...
J. M. Munoa. - Ce processus-là, tel qu"il résultait du vote des députés en mai 2005, ne peut aller plus loin. C"est caduc. Après 1989 et 1998, c"est la troisième tentative qui avorte. Mais il y en aura d"autres. Nous, Basques, ne pouvons pas renoncer à vivre un jour en paix chez nous. Nous continuerons à y travailler. Quarante ans d"histoire - en Espagne et ailleurs - nous enseignent que la répression policière seule ne peut venir à bout de la violence quand elle rencontre un certain appui populaire. C"est par le dialogue politique, dans le cadre de l"Etat de droit et de la démocratie, que devront être recherchées les conditions d"une paix durable.
José Maria Munoa est membre du Parti national basque (PNV), délégué du président du gouvernement basque pour les relations extérieures.