Elkarrizketak
13
Maiatza
2006
Elkarrizketak

Juan Jose Ibarretxe (Le Journal du Pays Basque)

Elkarrizketak
13
Maiatza
2006
Elkarrizketak

Juan José Ibarretxe

Elkarrizketak

Le Journal du Pays Basque


Ibarretxe: "C’est à vous de décider quel type de relation vous voulez avoir avec Paris"
Le lehendakari Juan José Ibarretxe, nous a reçus dans sa résidence d’Ajuria-Enea pour partager ses impressions sur la situation du processus de paix et de normalisation politique qui s’amorce au Pays Basque. Paix et normalisation politique qu’il souhaite séparer, même si l’une est l’expression de l’autre. Toujours souriant, il hésite à poser pour le photographe sur les escaliers du jardin.On le penserait timide s’il n’était pas un politique habitué des caméras. Il nous fait passer devant lui à l’intérieur de l’édifice d’architecture néobasque, situé en plein c¦ur de Vitoria-Gasteiz et qui depuis 1980 est la résidence officielle du président de la Communauté Autonome Basque. C’est la sienne depuis les élections de 1999 à la tête de la coalition PNV-EA. Marié, et père de deux filles, il est fou de vélo, sur lequel il a appris à connaître tout le Pays Basque, dont cette partie au nord des Pyrénées. Il évoque entre autres coins de charme, Itxassou.

Après les élections autonomiques, voilà maintenant un an, vous aviez souhaité que cette législature soit celle de la paix. Quel est le bilan que vous faites de cette période ?

Je me félicite d’avoir fait alors une telle prévision. J’ai 49 ans et je n’ai pas connu la société basque en paix. Pour moi il est très important de laisser en héritage à mes deux filles une société basque moderne, avec un haut niveau de revenu, un bon niveau de qualification des hommes et des femmes de ce territoire ; mais surtout ce qui est le plus important c’est de leur laisser une société en paix, un Pays Basque en paix.

En quel point du processus de paix nous trouvons-nous ?

Nous avons devant nous une très grande opportunité pour construire la paix et pour atteindre des accords politiques. Des accords politiques qui permettent la coexistence de tous dans un pays qui subit un conflit séculaire non résolu et qu’il faut régler une fois pour toutes. Quel type de relation allons-nous établir entre le peuple basque et l’Espagne, entre le peuple basque et la France? C’est sur cela qu’il faut discuter. Et c’est à travers le dialogue que l’on va résoudre ce problème.

Votre exécutif vient de présenter un plan de paix. Quelle est votre "feuille de route"?

D’abord il faut partir d’un principe de base : les droits humains sont indivisibles. Donc, il est fondamental de ne pas construire la paix sur la base de l’oubli. Il est nécessaire de reconnaître l’immense douleur des victimes, et des familles de victimes de la violence, tout comme il est également nécessaire de reconnaître tous les droits humains de tous les individus, donc les droits des personnes en détention, certaines d’entre elles condamnées pour des délits horribles. Malgré cela, toutes les personnes ont des droits et il est fondamental de faire en sorte que des droits humains ne soient plus violés. Voilà pour l’idée principale du plan.
Concernant le programme, le plan décline quinze mesures en termes d’éducation pour la paix dont le but est de construire la société de demain qui ne peut être bâtie que sur un modèle de coexistence basé sur la justice, basé sur la liberté, basé sur la culture de la paix et non pas sur la culture de l’affrontement.

Vous avez établi trois échelons pour le processus de normalisation politique : le dialogue multipartite et sans exclusions pour trouver un accord, la consultation populaire de la société sur cet accord, et la négociation avec Madrid sur la base de l’accord avalisé par la société. Où en est le premier échelon ? Quand la table des partis verra-t-elle le jour?

En effet. J’ai répété à maintes reprises qu’un problème politique ne peut être résolu que par le dialogue politique. Par conséquent, en le séparant de la question de la paix, il est nécessaire de résoudre l’avenir politique d’Euskal Herria. Cela ne peut se faire qu’à travers le dialogue entre tous les partis politiques, lesquels doivent atteindre des accords. Il faut donc mettre en place une table des partis. Cela dit, l’essentiel n’est pas de savoir quand, mais d’avoir les garanties pour qu’un accord de nature politique puisse être atteint. À partir de là, si un accord est conclu, ce sera le tour de la vérification démocratique par excellence : la consultation de la société. Dans notre cas, la société d’Araba, Bizkaia et Gipuzkoa devra prendre position, elle devra nous dire ce qu’elle pense de l’accord ou des accords atteints par les partis. Le troisième pas concerne la concrétisation des accords dans le cadre juridique et politique, c’est-à-dire, qu’il faudra négocier avec Madrid. Mais toujours en sachant que ce que les citoyens de la Communauté Autonome Basque, de la Navarre et d’Iparralde [Pays Basque nord] souhaiteront devenir ne sera décidé que par les hommes et les femmes de la CAB, de la Navarre et, dans votre, cas d’Iparralde.
Je suis convaincu que nous, les Basques, nous sommes plus que jamais conscients que l’avenir nous appartient, que c’est à nous de le cultiver démocratiquement, que c’est nous qui devons décider de notre avenir.

Vous venez de parler de garanties. Pourquoi la table des partis n’est-elle pas mise en place ? Les garanties ne sont-elles pas requises?

Le dialogue politique préliminaire entre le lehendakari et les forces politiques et entre les forces politiques elles-mêmes cherche à trouver un accord à minima autour de la méthodologie, autour des matières qui doivent être traitées, autour du système de décisions, autour du calendrier... Voici les questions qui font partie de ce dialogue préliminaire qui doit encore se concrétiser avant de mettre en place le véritable dialogue multipartite avec des garanties. C’est cela mon travail, celui d’impulser un dialogue multipartite, et que ce dialogue multipartite ait les garanties suffisantes pour atteindre des accords politiques.
Comme la vérification éthique du cessez-le-feu de la part du président du gouvernement espagnol José Luis Rodríguez Zapatero va se produire, semble-t-il, vers le mois de juin, j’ai suggéré aux partis politiques de faire en sorte que dans cette période qui s’ouvre après l’été nous soyons capables de démarrer les discussions au sein de la table des partis politiques.

Cela dit, j’insiste: il est plus important d’avoir des garanties politiques pour atteindre un accord, que de lancer la table des partis un mois avant ou après. Dans le cas contraire on risque de créer une table de partis qui mène à rien, avec les conséquences que cela entraîne. Nous ne pouvons pas nous permettre de frustrer la société, frustrer les personnes qui pensent que nous avons devant nous une occasion exceptionnelle de réussir la paix mais aussi de régler définitivement nos problèmes politiques et de définir l’avenir du peuple basque.

On pourrait dire qu’il y a une confusion au sein de la société basque entre la proposition d’Anoeta de la gauche abertzale, la "feuille de route" de M. Zapatero et le plan de paix et de normalisation politique du lehendakari. Est-ce que ces propositions sont compatibles?

Ce n’est pas mauvais d’avoir différentes approches sur le règlement d’un conflit politique, bien au contraire c’est enrichissant. L’important, c’est d’avoir la volonté d’atteindre des accords. Vouloir c’est pouvoir; si nous voulons nous pourrons. Et je suis convaincu que nous allons dégager un espace pour atteindre des accords politiques entre la tripartite qui gouverne la Communauté Autonome (PNV EA et IU), Batasuna et le Parti socialiste.

Mais n’y a-t-il pas une disparité de méthodologie?

Ce n’est pas un problème. Le point de départ principal est de reconnaître que nous avons un problème politique. À partir de là se pose la question de la façon de résoudre ce problème. Nous trouverons le chemin, j’en suis convaincu. Ce qui pour nous est très clair, c’est qu’à la fin de ce parcours, nous devrons déboucher sur le chemin de la participation de la société, des différents territoires basques. Par conséquent, ce qui est clair c’est que l’avenir de l’ensemble du peuple basque relève de la décision des Basques d’Araba, Bizkaia et Gipuzkoa, de la décision des hommes et des femmes de la Navarre, et de ce que les citoyens d’Iparralde décideront. Je crois que cette idée est enracinée à ce jour dans l’ensemble d’Euskal Herria.

Les formations politiques du Pays Basque nord auront-elles une place dans la table multipartite que vous promouvez ?

Concernant la participation des partis politiques, nous ne sommes pas en train de penser à établir une limitation. Entre autres raisons, parce que certains partis politiques ont dans leurs bureaux des représentants originaires de Navarre ou d’Iparralde. Mais il est évident que, même si Euskal Herria est une réalité, il existe trois cadres de décision, celui de la CAB, celui de la Navarre et celui d’Iparralde. Dans ce sens, je crois au principe démocratique du respect de ce que, dans le cas d’Iparralde, décideront ses citoyens, ou dans le cas de la Navarre décideront les Navarrais. Ceci doit rester bien clair. Dans ce sens je ne comprends pas trop la préoccupation du président de la Navarre, Miguel Sanz. La Navarra aura avec les autres territoires basques le niveau de relation qu’elle décidera. Personne ne peut avoir peur de la démocratie, personne.
Nous sommes devant un scénario précieux. À l’issue des rencontres avec les différentes formations politiques et avec le président Rodríguez Zapatero, j’ai ressorti la conclusion suivante : nous sommes en train de vivre un scénario rempli d’opportunités pour rendre irréversible le processus de paix, pour atteindre des accords politiques... Par conséquent, dans ce nouveau scénario tout le monde gagne, personne ne perd. Tout le monde a à gagner, la CAB, la Navarre, Iparralde, et le protagoniste de cette victoire n’est autre que le peuple basque. Je n’ai aucun doute.

Vous parlez de l’avenir du Pays Basque nord, selon votre point de vue quelle doit être l’implication de Paris dans tout ce processus?

Écoutez, je crois que l’important c’est de savoir qu’est-ce que les citoyens du Labourd, de la Basse-Navarre et de la Soule souhaitent faire de leur avenir. Nous, en ce qui nous concerne, nous allons toujours respecter cette décision. Quant à l’Etat français, il me semble qu’un débat profond est en train d’être mené sur la nécessité de mettre en place une VIe République peut-être plus décentralisée. Cette réflexion nous fait penser que des opportunités vont s’ouvrir aussi en Iparralde, des opportunités pour atteindre là-bas aussi des accords politiques sur l’avenir de ce pays. Je suis militant d’un parti politique présent dans ce territoire. Cela dit, en tant que lehendakari je voudrais m’adresser aux hommes et femmes de ce pays pour leur dire qu’ils ont leur avenir en main et que pour avancer il suffit d’avoir de la volonté.

La grande majorité des élus du Pays Basque nord a déjà exprimé sa volonté, entre autres revendications, d’avoir un cadre institutionnel propre. Pourtant, il n’y a toujours pas de réponse affirmative de la part de l’Etat.

Oui, en effet, mais ces revendications tôt ou tard devront être entendues, j’en suis convaincu. La seule chose que l’on ne peut pas stopper c’est la mobilisation démocratique. La volonté majoritaire démocratiquement exprimée se fait entendre et Iparralde ne sera pas une exception. C’est aux citoyens de ce territoire de décider du type de relation qu’ils souhaitent développer avec Paris. Et, par exemple, et je dis ça avec le maximum de respect, si la majorité des citoyens du Pays Basque nord décident d’approfondir leurs liens avec la Communauté Autonome, nous finirons par le faire. On ne peut pas stopper la démocratie.

En reprenant les propos de l’ancien vice-président espagnol et actuel président de la Commission constitutionnelle du Congrès, le projet de nouveau statut de Gernika que vous prôniez ainsi que le projet de nouveau statut d’autonomie catalan, tous deux soutenus pas la majorité des parlements respectifs, ont été "liquidés" aux Cortes espagnoles...

Ce sont des propos inacceptables. En démocratie on ne liquide quoi que ce soit. Nous avons élaboré un projet de nouveau statut qui offrait une vision d’ensemble sur le Pays Basque et son problème politique. Le Parlement basque s’est prononcé de façon affirmative, mais les Cortes ont refusé d’examiner ce plan : il n’y a pas eu de discussion. Refuser la négociation n’est pas une manière de résoudre les problèmes.

Comment faire pour éviter que cette situation se reproduise ?

Une chose est certaine, je ne vais pas soumettre à consultation à la société basque un accord "liquidé" au préalable par Madrid, ce n’est pas acceptable. La société doit s’exprimer sur un accord atteint par les partis politiques. Les propos de M. Guerra relèvent d’une personne qui n’accepte pas la volonté démocratiquement exprimée d’une société dans ce cas à travers son parlement.

Une solution à la catalane (CiU-POSE) d’un accord bilatéral entre, par exemple, Batasuna el le PSOE ou entre le PSOE et le PNV, serait-il envisageable ?

La Catalogne est une nation que je respecte. Je ne voudrais pas faire de comparaisons là dessus. La Catalogne et Euskal Herria suivent deux chemins différents. Je crois que ce qui est fondamental, c’est de respecter le droit des peuples de décider de leur avenir. Nous serons ce que nous souhaiterons devenir.
Il faut arrêter avec cette idée selon laquelle le droit des peuples à décider de leur avenir est une invention nationaliste. C’est tout simplement un droit de participation démocratique. L’exemple : au sein du gouvernement basque il y a un parti, IU (gauche), qui n’est pas abertzale et qui défend tout de même ce droit. Est-ce que la société basque a le droit de décider de son avenir ? Voici la question de fond à laquelle doivent répondre le parti socialiste et le parti populaire. Et cela est valable aussi pour la Navarre et pour Iparralde. Voilà ce que nous voulions revendiquer avec le projet de nouveau statut de Gernika..

Le préambule du projet de nouveau statut de Gernika présenté par votre gouvernement et rejeté à Madrid parle des sept provinces basques. Par ailleurs le "zazpiak bat" est une revendication historique de votre parti, le PNV. Avez-vous déjà rêvé de devenir le lehendakari de tous les Basques?

D’abord, il faut dire qu’Euskal Herria ce n’est pas qu’une revendication du PNV. Si l’on regarde l’Encyclopédie Britannique, pour ne pas prendre un exemple basque, espagnol, ou français, on va voir que le Pays Basque, Euskal Herria, est un territoire composé de sept provinces où l’on parle l’euskara, l’une des langues les plus anciennes de l’Europe. L’existence de ce pays n’est pas une invention des abertzale. Et à l’inverse, ce pays n’est pas seulement le patrimoine des abertzale. Les sept provinces basques ne sont pas une rêverie abertzale.

Cela dit, je suis très conscient de ma condition de lehendakari de la CAB, tout comme je suis conscient d’entretenir une relation magnifique avec d’autres territoires basques. Je crois que les Basques du nord et du sud nous nous regardons aujourd’hui avec moins de complexes. Nés de part et d’autre des Pyrénées, habitant les uns sur le territoire de l’Etat espagnol, les autres sur le territoire de l’Etat français, nous entretenons beaucoup de relations. Nous parlons l’espagnol et le français, mais aussi une langue commune, l’euskara.

Y aura-t-il un jour un lehendakari de tous les Basques ?

Ce sera une question qui ne dépendra pas de moi, mais des citoyens de ce pays, de la démocratie et de l’exercice de cette démocratie. L’important aujourd’hui, c’est de travailler pour dire au monde qu’il y a un peuple, le peuple basque, qui a le droit d’exister et de décider comment le faire. Mais l’appétit vient en mangeant, il faut aller pas à pas. On verra si dans l’avenir on peut développer des institutions communes.

Vu qu’il n’y a pas d’institution propre en Pays Basque nord, comment peut-on aujourd’hui avancer dans la coopération ?

La pratique de la coopération transfrontalière va au-delà de l’existence d’une institution, même s’il est vrai que l’absence d’un cadre institutionnel ou que la langue basque ne soit pas officielle, rend difficile nos relations. Mais je crois que l’on peut surmonter les difficultés avec de la volonté sociale et politique. J’aperçois par ailleurs d’autres problèmes entre les Basques du nord et du sud, tels que les frontières mentales. Parce que pendant des années, en raison de la division des Etats nous avons peut-être vécu en nous tournant le dos. Il faut le reconnaître sans complexes.

Cela dit, je crois que nous pouvons et nous devons approfondir davantage notre coopération à un niveau économique, culturel ou social au-delà des barrières juridiques. Il faut que nous nous connaissions davantage.

Ces derniers temps, la Communauté Autonome Basque a développé de bonnes relations avec la Région d’Aquitaine.

En effet, ces derniers temps ont marqué une politique d’alliances stratégiques qui doit se poursuivre. Entre autres raisons, parce que la configuration d’une eurorégion qui rassemble non seulement Euskal Herria mais aussi l’ensemble de cette zone de l’axe Atlantique est au jour d’aujourd’hui une possibilité réelle. Notre coopération sincère avec l’Aquitaine doit être approfondie. Je crois que la même volonté sincère de chercher des espaces de coopération existe aussi du côté du président Alain Rousset. Cette eurorégion peut devenir un n¦ud stratégique de relations entre la péninsule et le reste de l’Europe. Voici notre vocation dans la coopération avec l’Aquitaine.

La différence de budget et de compétences est pourtant énorme entre les deux institutions. Est-il possible d’approfondir dans la coopération dans ces circonstances ?

Nous avons déjà des exemples de projets en commun. Nous avançons dans le domaine de l’euskara, dans le domaine des plateformes logistiques, dans le domaine de projets stratégiques d’envergure. Certes, il y a des différences au niveau budgétaire mais le plus important en réalité c’est d’avoir la volonté politique de travailler en commun. Au-delà des frontières budgétaires, on a eu parfois des frontières de nature idéologique ou politique. Nous ferons tout ce qui sera en notre pouvoir pour désactiver ces frontières invisibles.

Vitoria-Gateiz au XIVe siècle était à 400 km de Madrid et à 1000 km de Paris. Au XXVe siècle, elle sera toujours à 400 km de Madrid et a 1000 km de Paris. Nos voisins seront toujours les mêmes, au nord l’Aquitaine, au sud la Castille, et il faut forger des alliances stratégiques avec eux. Donc le projet d’Euskal Herria ne peut pas être un projet fermé. Euskal Herria doit être tourné vers le monde.

Concernant l’Aquitaine, je suis convaincu que la réflexion des responsables politiques français concernant la nécessité de passer à une VIe République va finalement avancer vers un cadre plus décentralisé. La France est devant une grande opportunité et je crois qu’elle va la saisir. J’ai eu l’occasion de m’entretenir récemment avec le président Alsacien qui m’a fait part de l’intérêt des régions pour une décentralisation du pays. Je suis convaincu que dans des nouvelles conditions, les régions auront beaucoup à gagner et les citoyens avec elles.

PARTEKATU